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BULLETIN EN TOUTE LIBERTÉ

MarDI 19 JUILLET 2005

Le MODÈLE SUD AMÉRICAIN

Moins « séduisant » que la belle Evita Péron M.  Borloo sera (presque) aussi désastreux.

Pour une fois M.  Chirac a eu une bonne idée. Rudement bonne, même : faire du 14 juillet une fête franco-brésilienne. Voilà qui donnait l’occasion d’oublier, dans la bonne humeur, les déconvenues quotidiennes. Dans la nuit du 13 au 14, du reste, des Français, de jeunes citoyens, l’avaient intériorisée qui ont laissé éclater leur innocente gaîté en une centaine de feux de joie répartis dans toute l’Île de France (1).

Il y a en effet de la joie dans les banlieues de la Chiraquie. À l’occasion de sa réélection triomphale de mai 2002, M.  Chirac apparaissait nettement au soir du second tour comme le président de tous les immigrés ; lors de son dernier discours du trône, à l'occasion de la fête nationale le chef de l'État, changeant de registre, s’est affirmé comme le président de tous les subventionnés.

De plus en plus distancié par rapport à son parti d’origine, M.  Chirac nous révèle enfin son véritable modèle. Il serait peut-être plus juste de dire : son mirage.

Ce mirage étranger implique un discours chauvin, où la mythologie sociale s'imbrique dans la démagogie nationale.

Le chef d’État nominal de notre république bananière hexagonale a ainsi assuré : « je ne suis pas disposé à faire la moindre concession sur la politique agricole commune », dont les Européens réclament la réforme. À l’en croire, il défend la PAC « pas seulement pour défendre les intérêts des paysans français ». « Tout le monde est inquiet de la sécurité alimentaire. Elle est le mieux assurée en Europe. Nous donnons l'exemple, nous tirons le monde vers la qualité ».

Sur la question de la PAC, il est clair d'ailleurs que Brésiliens et Chiraquiens ne sauraient être en accord. Mais ce qui est encore plus clair c'est le désir d'un « volontarisme » factice et démagogique, contre le bon sens et l'intérêt commun des Européens.

Dans ce schema, le mirage franco-brésilien n’est pas nouveau, pas spécifique à M. Chirac. Déjà en 2001, Lionel Jospin « assurait le Brésil du soutien de la France dans la négociation d'un accord commercial entre l'Union européenne et le Mercosur » (2).

Et puis, autre justification de la fête franco-brésilienne, le fameux président brésilien Lula, élu en octobre 2002 et en fonction depuis janvier 2003, est le chef du parti des travailleurs, ontologiquement minoritaire dans un pays pareil. Il fut l’organisateur des premières rencontres sous le signe de l’altermondialisme à Porto Alegre. Le premier président « pauvre » dans une région du monde odieusement dominée par les « riches ». Un pareil chromo, cela ne se rate pas. Il fallait aussi en profiter très vite. D’abord parce que la pauvreté de son entourage est comme la virginité des superbes « cariocas » de Rio de Janeiro, manifestement passagère, sinon mythique. Le processus chimique, transformant un pauvre en riche à l’ombre du pouvoir politique prête toujours à des accusations malveillantes de corruption. Or, depuis quelques semaines le sympathique Lula semble plombé par la réputation d’un entourage que les mauvais commentateurs accusent de prévarications et malversations diverses (3). Cela est vieux comme ces interminables versions latines où Cicéron pourfend les turpitudes de Verres. Mais cela durera manifestement moins longtemps que la République romaine.

Oui il fallait en profiter : voir Lula avant qu’il ne soit trop tard.

Il était brillant de faire défiler l’armée brésilienne sur les Champs Élysées. Enfin une troupe joyeusement réduite à la fonction des majorettes. Aucun mauvais souvenir comme hélas nos voisins et cousins européens, quels qu’ils soient : Allemands, Anglais, Espagnols ou même Russes, depuis 1815 leurs visites n'ont pas toujours été précédées d'invitations en bonne et due forme. Au moins avec les Brésiliens nous n’avons jamais fait la guerre, ni avec eux ni contre eux. Ce n’est pas comme ces balourds d’Italiens, vainqueurs d’Astérix à Alésia, ou ces vilains Luxembourgeois qui ont capturé Jeanne d’Arc au XVe siècle et qui ont même eu le culot de voter oui à 56 % pour la Constitution européenne : de quoi je me mêle ? Là où Chirac échoue tous les autres politiciens européens doivent échouer.

Certes, l’armée brésilienne en quelque deux siècles, à part quelques épisodes inconnus, n’a jamais fait la guerre.

L’empire brésilien, détaché du Portugal en 1822 n’a guère été confronté qu’au Paraguay, de 1865 à 1870, et s’il a participé aux deux guerres mondiales, c’est vraiment de manière symbolique. Entre-temps il était devenu république (1889) laïque (1891) et vaguement obligatoire (1930) : tout cela sous l’intervention des militaires. Car cette armée qu’on a fait défiler à Paris, c’est aussi une armée typiquement prétorienne, qui n’a cessé de renverser les gouvernements supposés libéraux ou réformateurs, Vargas, déposé en 1945 et suicidé en 1954, Goulart en 1964. Pendant 21 longues années le Brésil a connu alors une dictature militaire, pardon : un « régime de sécurité nationale ». Est-ce donc un tel symbole qui hante les rêves des chiraquiens ?

Le Brésil seul ne saurait suffire aux rêves de grandeurs mégalomaniaques de nos technocrates. Et Lula lui-même ose s’accrocher avec la diplomatie française sur des points essentiels :
— Comme tous les représentants des pays en développement il s’insurge contre la logique agricole européenne de conception française ;
— Comme tous les vrais défenseurs de la dignité des pauvres il s’écarte des conceptions de notre Code du Travail (lequel interdit de travailler à la partie la plus pauvre de la population française).

Au-delà du Brésil « on » rêve donc de toute l’Amérique latine, « on » se remémore les grands souvenirs des « libertadores, à l’école des « grands ancêtres » ? Etc…

En fait l’Amérique latine du « rêve gaullien » demeure parfaitement métaphorique.

Elle est le lieu où l’on appelle le « yankee » : un « gringo ».

Elle est, après bien d’autres, un avatar du rêve antiaméricain.

Près d’un demi-siècle après la conquête (fort peu démocratique) de La Havane pour les barbudos elle demeure indifférente à l’héroïque nature de la manifestation du 13 juillet à Cuba – où M.  Castro habille ses bourreaux maculés de sang en soi-disant « brigades ouvrières ». Un sacré camarade le « Dealer Maximo ».

Plus sérieusement, plus gravement, il y a dans le « modèle » sud-américain une dimension à laquelle on n’a pas encore, en France, conscience de sacrifier : c’est le fait de se payer entièrement de mots. Figure autrement plus « séduisante » que M. Borloo, la belle Evita Péron enflammait de discours plus rutilants encore que ses magnifiques bijoux, les « descamisados » argentins des années glorieuses du péronisme. Mais à l’arrivée il n’y avait que du vent pour les pauvres et la ruine pour un pays qui avait été (avant le péronisme) fort prospère.

Et pourtant l’image du péronisme, comme celle de tous les caudillismes latino-américain, a parfaitement réussi à survivre à l’échec, à l’inanité (4).

Certes, on « fait quelque chose pour les pauvres » : on les appauvrit un peu plus.

De cela, le chiraquisme peut se réclamer sans fausse pudeur.

Le mythe « gaullien » de la grandeur s’est évanoui dans une petitesse lilliputienne : qu’importe n’est-ce pas ?

L’important c’est le verbe.

Comme l’URSS de la stagnation brejnévienne, on « fait semblant » d’être, sinon la « patrie du prolétariat » du moins celle des Droits de l’homme, le matin, ou celle de Pierre de Coubertin, le soir. Peu importent les résultats sur le terrain ou les condamnations de la Cour Européenne des Droits de l’homme : l’important est de savoir chanter sur l’air de « on est les champions » : les champions du mensonge, du nombrilisme et de l'importation, en Europe, du modèle sud-américain.

« Je sais que les Brésiliens ne sont pas les seuls à placer en moi leur espoir. C'est aussi le cas de la gauche du monde entier » disait naguère Luiz Inacio Lula da Silva au Forum social mondial de Porto Alegre.

On comprend donc mieux, de la sorte, cette passade chiraquienne.

JG Malliarakis
©L'Insolent

(1) Voici la description de cette explosion de joie en l'honneur de la Fête nationale française, sur le site du Nouvel Observateur :
« Une centaine de voitures incendiées mercredi
Divers incidents ont éclaté dans la nuit de mercredi à jeudi en marge des bals populaires du 14 juillet. Au moins 33 personnes ont été interpellées par la police.
Plus d'une centaine de voitures ont été incendiées et divers incidents ont éclaté dans la nuit de mercredi 13 à jeudi 14 juillet en Ile-de-France, en marge des bals populaires de la fête nationale, entraînant au moins 33 interpellations, a-t-on appris de source policière et auprès des gendarmes.
Dans le Val-de-Marne, 19 voitures ont été incendiées dans la nuit, notamment à Vitry-sur-Seine, Ivry-sur-Seine, Choisy-le-Roi et Villeneuve-Saint-Georges, à la suite de 12 départs de feu.
Dans les Yvelines, 25 voitures et 36 poubelles ont brûlé entre minuit et 2 heures du matin à Mantes-la-Jolie, Sartrouville, Chanteloup-les-Vignes ainsi qu'à Carrières-sous-Poissy et Élancourt.
Dix-sept voitures et un poids lourd ont également été incendiés dans la nuit en Seine-et-Marne, notamment à Chelles, Villeparisis et Chailly-en-Bière.
Le même nombre de véhicules et 16 poubelles ont pris feu dans les Hauts-de-Seine, où la police a procédé à 32 interpellations, jusqu'à 5 heures, à Bagneux, Clamart, Rueil-Malmaison, Nanterre, Vanves ou Gennevilliers. Les policiers ont été accueillis par des jets de pétards, de fusées d'artifice et de cailloux notamment à Nanterre et Bagneux.
Cinq véhicules et de nombreuses poubelles ont également été brûlés dans l'Essonne, notamment à Grigny, Massy et Évry. À Étampes, un incendie de voiture a entraîné l'intervention des forces de l'ordre qui ont été accueillies par des jets de pierre. Il n'y a eu aucun blessé et pas d'interpellation, a-t-on précisé de source policière.
Toujours dans l'Essonne, un policier a été légèrement blessé vers 23 h 30 par un adolescent de 17 ans qui a jeté un gros pétard dans une voiture de patrouille. Il a été placé en garde à vue.
Des abribus et des commerces ont en outre été saccagés à Argenteuil (Val-d'Oise), selon la police. »

(2) Dépêche AFP du 5 avril 2001.

(3) Y compris de financement illégal des partis politiques : quelle coïncidence.

(4) Comme bien d'autres, j'ai longtemps cru aux bonnes intentions du péronisme, jusqu'au jour où j'ai étudié la réalité économique du péronisme en Argentine. J'invite ceux qui y croient encore à se documenter objectivement.

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