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Sceau personnel de JG Malliarakis

CHRONIQUE DE L'EUROPE LIBRE

LUNDI 16 JUIN 2003

FAISANT L’IMPASSE SUR L’IDENTITE EUROPEENNE...

Le projet d’une constitution rédigé par Giscard met la charrue avant les bœufs

On nous a certifié ce 13 juin que le projet de Constitution européenne était en bonne voie. De compromis en compromis, M. Giscard d’Estaing est en effet parvenu à faire accepter par les 105 conventionnels nommés, il y a 15 mois, un texte…Nous avons, ici, le mauvais goût de trouver celui-ci parfaitement instable. Remarquons que 16 États sur 25 ne le considèrent encore que comme une "bonne base de discussion", seulement en vue la future conférence intergouvernementale qui devrait être mise en place cet automne.

Autrement dit on a peut-être sabré le champagne ce vendredi 13 autour de Valéry Giscard d’Estaing, on va probablement s’accorder sur un communiqué plus ou moins unanimiste ce 20 juin à Salonique, mais la Constitution européenne reste encore à écrire et personne ne peut sérieusement imaginer que les grandes lignes en ont été fixées.

Sur le fond du problème institutionnel il y a évidemment beaucoup à dire et beaucoup de faux lettrés répètent à l’envi la phrase attribuée à Solon auquel on aurait demandé quelle était selon lui la meilleure des constitutions, à quoi il aurait répondu : "Dis-moi d’abord pour quel peuple et pour quelle époque". On n’aura pas la pédanterie de souligner ici trop lourdement le mot "peuple" traduit en français très approximativement des mots qui, en grec, recouvrent des concepts extrêmement différents et qui ont eux aussi leur histoire (1).

Si je reviens à notre époque et à nos peuples européens, M. Giscard d’Estaing croit avoir trouvé par sa rédaction le secret alchimique de la genèse d’un "peuple européen". C’est faire preuve évidemment d’un immense optimisme que nous aimerions partager dans l’enthousiasme de l’Hymne à la Joie puisque nous aimons énormément Beethoven.

Simplement, nous remarquons que la question demeure posée des limites géographiques et culturelles de cette Europe. Dans les années 1990, il était à la mode de sous-entendre ou d’écrire explicitement que les méchants chrétiens orthodoxes, au fond, n’avaient pas leur place en Europe puisque le savant américain Huntington en avait décidé de la sorte et puisqu’on imputait à tous les méchants chrétiens orthodoxes la volonté unanime et perverse de s’opposer à l’islamisation des Balkans.

Aujourd’hui cette idée semble passée de mode, et il sera question de parler de l’héritage de la Grèce antique et de la philosophie des Lumières. On a certes oublié le cycle légendaire arthurien, l’anneau du Niebelung, ce que je déplore, mais aussi le christianisme, qu’il soit catholique, orthodoxe ou protestant. Point de détail bien évidemment.

La question de savoir à quel peuple européen s’adresse cette constitution est certainement irritante pour nos technocrates qui seuls ont le droit de poser les questions qu’ils entendent résoudre. Et comme on les comprend ! C’est tellement plus facile.

M. Giscard d’Estaing a fort opportunément, en novembre 2002, écarté la question de l’adhésion de la Turquie en invoquant surtout des raisons géographiques.

Or, 40 jours plus tard, le 12 décembre à Copenhague, le Conseil européen entérinait pourtant l’hypothèse incongrue de cette adhésion en différant courageusement l’examen.

En janvier, M. Patten préconisait une procédure d’adhésion pour les Balkans occidentaux où deux pays sont plus ou moins majoritairement musulmans, et membres, comme la Turquie, de la Conférence islamique, c'est-à-dire la Bosnie et l’Albanie.

En France même la question de l’islam dans la République est loin d’être résolue.

Ainsi donc, avant même de se prononcer sur les institutions fragiles et instables de l’Europe officielle, il serait essentiel de rappeler quelle est l’identité de ce projet dont à tout prendre les textes constitutionnels ou la monnaie ne sont que les instruments.

On ne fédèrera pas l’Europe, sans la référence à une identité commune et surtout sans la conscience d’une menace d’un danger commun. Sans cela le projet Giscard, ou tout autre compromis du même genre d’ailleurs, mettra la charrue avant les bœufs et une telle démarche n’aboutit jamais.

JG Malliarakis et G. de K.

(1) "Demos" n'est pas "laos", "ethnos" n'est pas "ochlos". De plus le concept de "dème", dont nous avons fait démocratie, a lui-même une histoire. Comme "urbs" latin (cf. travaux de M. Alexandre Grandazzi sur "Les Origines de Rome" Belles Lettres) il semble bien, au départ, être à la fois une fédération de tribus et un territoire. Si la "ville" n'existe pas chez les Germains et, à un moindre degré, chez les Gaulois, contrairement à la Grèce, à Rome ou aux Hébreux c'est parce que les "tribus" (gentes en latin, genoi en grec) n'y ont pas encore fixé leur territoire à l'époque classique. La prétendue distinction entre "jus soli" romain et "jus sanguinis" germain n'a pas d'autre fondement. Bien avant Dumézil, Fustel de Coulanges (cf. "La Cité Antique") a démontré que l'esprit des institutions sociales est le même.