
CHRONIQUE DE LEUROPE LIBRE
LUNDI 8 SEPTEMBRE 2003
LES ORIENTATIONS GEOPOLITIQUES DE LA TURQUIE



N'ont rien à voir avec les réalités de l'Europe
Recevant le Premier ministre turc Erdogan début septembre à Berlin, le chancelier Schroeder a-t-il cru nécessaire de qualifier de "polémique de caniveau" la volonté de la CSU bavaroise exprimée par Edmund Stoiber de faire campagne contre ladhésion de la Turquie lors des élections européennes de 2004.
Le débat relatif à la candidature de la Turquie à lUnion européenne a certes le mérite de rappeler aux Européens quils relèvent dune identité commune. Et bien entendu, toute loffensive de la pensée unique cherche, depuis laffirmation de cette évidence (1) à contourner cette identité.
On balaye ainsi allègrement dun trait de plume des siècles dHistoire européenne.
Innombrables sont les déclarations conventionnelles de nos hommes politiques sur le thème "LEurope nest pas un club chrétien". Avec quelques variantes, cest surtout la date qui change.
Le Premier ministre turc abonde aujourdhui dans le même sens : "LUnion européenne, dit-il sentencieusement, nest pas une communauté culturelle, religieuse ou géographique. Cest une communauté de valeur". Si la Bolivie, la Malaisie ou le Zimbabwe prétendent partager ces "valeurs", eh bien ces pays pourraient donc rejoindre lUnion européenne.
Mais ce faisant on bazarde aussi lidentité et la géopolitique spécifiques de la Turquie elle-même. Ce pays, quant à lui, na pas le souci de se présenter comme une "communauté de valeurs". Sa réalité nationale est à la fois culturelle, religieuse et géographique. Et, avant que de lui décerner des couronnes de fleurs et de lui dire "aloha", cest peut-être sur lidentité géopolitique de ce candidat exotique que les Européens gagneraient à être mieux informés.
Selon les milieux, selon les institutions, selon les forces politiques, la vision géopolitique des Turcs nest certes pas identique. De plus les lignes de forces évoluent : on ne pensait pas de manière identique à Ankara en 1952, quand la Turquie participait à la guerre de Corée, et, en 2002, quand pour la première fois depuis la fondation de la république kémaliste un parti musulman obtenait 35 % des voix et la majorité des sièges au Parlement.
Soulignons dabord un aspect essentiel de lÉtat turc : il est constitutionnellement nationaliste. Il fait de la nation la valeur suprême et le Code pénal ne badine pas avec les atteintes à la sécurité nationale, à lidentité nationale, à lunité nationale. Quelles que soient les réformes formelles, votées en 2003 (abolition de la peine de mort, progrès de la liberté dexpression, reconnaissance timide du droit des minorités), ou celles promises pour 2004, la conception turque des Droits de lHomme demeurera longtemps (pour ne pas dire toujours) tributaire de la suprématie fondamentale du Droit de la nation.
Lambition du pays est multiforme.
Dans un premier temps, la Turquie kémaliste a conçu sa construction comme une révolution dirigée contre les puissances européennes. Lorsquen 1922 larmée grecque dAsie mineure, soutenue puis trahie par lAngleterre, est vaincue, la guerre victorieuse de Kemal est présentée comme une guerre de libération. Elle sinscrit dans la grandiose vision "anticolonialiste" du congrès de Bakou. Et dans les premières années il est posé en dogme que les frontières du traité de Lausanne ne seront plus jamais remises en question.
Mais très vite, la politique turque se révélera expansionniste (2).
Tout dabord, elle cherche à établir des liens avec des pays où linfluence "touranienne" peut être invoquée légitimement ou, au contraire, de manière très approximative pour ne pas dire fantaisiste : aussi bien la Bulgarie que lIran ou lIrak.
Le panturquisme deviendra bien vite une notion à la fois floue et sentimentale comportant des directions fort différentes.
Sa première caractéristique a toujours été de tourner le dos à la fois à lEurope et aux liens du passé. Si lEmpire ottoman a laissé quelques (rares) traces de nostalgies, si certains bons esprits "occidentaux" croient possible de le reconstruire, notamment pour briser toute trace de nationalisme arabe, très peu nombreux sont les Turcs désireux de renouer avec lespace du Croissant fertile quils ont pourtant dominé pendant près de 1 000 ans. La garnison ottomane chassée dAkaba en juillet 1917 par le colonel Lawrence la probablement été pour toujours.
Depuis les années 1950 les Turcs sont indéfectiblement alliés des Israéliens. Dans laffaire dIrak, leur préoccupation vise dabord de maintenir sous tutelle les populations kurdes : il ne doit pas exister de Kurdistan irakien afin dempêcher la contagion dans les départements kurdes du sud-est anatolien. Éventuellement, on se souviendra que les pétroles du nord de lIrak appartenaient avant 1918 à une Turkish Petroleum Company. Et, enfin, ce qui est invoqué actuellement par les Turcs pour intervenir dans le nord de lIrak cest la protection des minorités turkmènes La solidarité turco-arabe nest donc quune vue de lesprit. Accessoirement on remarquera que lEurope est bien loin.
La dimension islamique de la politique extérieure turque ne doit pas non plus faire lobjet dun malentendu. Depuis le XVIe siècle, lislam turc est soumis à lÉtat (3). La prétendue laïcité kémaliste na fait que renforcer cette tendance en instaurant lusage de la langue turque et en encadrant la vie religieuse par 60 000 fonctionnaires de la Diyanet (4). La religion est utilisée comme moyen de rayonnement national, certainement pas comme un courant de solidarité effective avec les coreligionnaires arabes. Elle offrait aux Kurdes, par exemple, un moyen de se mettre au service de lEmpire dhier : cest chez les islamistes kurdes que se recrutait la milice du sultan Abdül Hamid. De même pendant les 15 ans de lutte contre la guérilla du PKK, les milices de protecteurs de villages étaient recrutées sur la base de la religion.
La vraie solidarité que ressentent et manifestent constamment aussi bien les politiciens, les milieux militaires, les hommes daffaires ou les confréries sexprime en direction de toutes les populations plus ou moins mythiquement, linguistiquement ou réellement apparentées aux "Turks"(5).
Au début de la guerre de Yougoslavie par exemple Türgüt Özal, premier homme politique turc civil à prendre le relais du pouvoir militaire justifia son soutien aux ennemis des Serbes orthodoxes par le rêve dun "monde turc allant de lAdriatique à la muraille de Chine". Il se trouve que dans les Balkans la base démographique de ce rêve est très étroite et se compose de quelques rares minorités turques ou musulmanes, les groupes les plus consistants étant albanais ou bosniaques. Il est vrai que du point de vue turc ces Européens, convertis à lislam autour du xviie siècle, sont représentés par dimportantes communautés considérées comme turques, présentes à Istanbul et dans les couches dirigeantes.
En 1991, George Herbert Bush déclarait ainsi, sans périphrase : "La Turquie est létoile montante de lEurope". De la sorte, depuis cette date on a vu de manière systématique les hommes daffaires dIstanbul et les agents des services spéciaux dAnkara servir de relais à lexpansion américaine dans la zone dexpansion "rêvée" par Özal. On les a vus dans toute lEurope du Sud-Est, où la diplomatie turco-américaine a cherché à mettre en place la "zone de coopération de la Mer Noire". Mais on les a également observés en Asie Centrale et jusque dans le territoire chinois du Sin-jiang revendiqué par les Turks Ouïgours (6).
La communauté linguistique des Turks est un phénomène impressionnant. En restaurant ce quil appelait la "langue soleil", purgée des apports arabes et persans, Mustapha Kemal a ainsi rapproché la langue parlée par les Turcs dAnatolie des langues parlées en Asie centrale.
Cest une des bases du panturquisme. Et tout naturellement à partir de 1992 quand les républiques soviétiques dessinées artificiellement sous le stalinisme (Ouzbékistan, Kirghizstan, Turkménistan, Azerbaïdjan le Kazakhstan est à moitié russe et le Tadjikistan est de souche iranienne) sont devenues théoriquement indépendantes. Leurs dirigeants, quoiquissus des appareils communistes, ont cherché à contrebalancer linfluence russe. Les agents turco-américains y ont donc été reçus à bras ouverts et il semble bien que lenthousiasme était général. Dautre part, dans ces pays, les confréries islamiques dont lexistence navait jamais disparu sous le communisme ont pour la plupart retrouvé dans lenthousiasme leurs homologues turcs (7). Certes, depuis, certaines illusions se sont dissipées (8), mais cette ambition demeure une constante de la politique dAnkara.
On doit se souvenir que, dès les années 1910, la révolution jeune turque a commencé à sintéresser à ce quon appelait alors le "Turkestan russe". À la même époque, les provinces arméniennes dAnatolie représentaient un obstacle géopolitique non négligeable et se tournaient au contraire vers la Russie (9). On retiendra le destin exemplaire dEnver Pacha. Principal chef des jeunes-turcs lors des révolutions de 1908-1909, après la défaite de lEmpire ottoman en octobre 1918, il fut chassé de Constantinople, se réfugia dans le Caucase où il prit la tête des Basmadjis, révoltés touraniens qui cherchèrent, tout dabord, à sallier avec les bolcheviks en Asie centrale, mais se retournèrent contre leurs alliés dun moment. Et cest les armes à la main quil fut abattu par un détachement de larmée rouge en août 1922.
Dans les années 1940, lAxe sintéressera beaucoup à cet héritage, et aux braises panturquistes daujourdhui sous la cendre soviétique. Toutefois les Occidentaux auraient dû prendre mieux connaissance des rapports de Von Papen, ambassadeur allemand à Ankara : il concluait de manière assez négative quant aux retombées bien concrètes de cette parenté linguistique et mythique des Touraniens.
Parmi les ambitions les plus réalistes de lexpansionnisme turc, fondées aujourdhui par une démographie galopante, opposées à ses voisins du Proche Orient notamment sur la disposition des réserves deau, attirées par toute la géopolitique du Pétrole dans le nord de lIrak comme dans le Caucase il en reste une.
Cest probablement lambition sur laquelle lislamiste "modéré" Erdogan et le chef de larmée "laïc", le général Ozkok, semblent être tombés daccord pendant lhiver 2002-2003 : à cette date on sortait du coup de tonnerre de lélection de novembre 2002 donnant la majorité au parti dErdogan.
Il ne sagira pas en effet, de servir lislamisme mondial (10), mais de sen servir, avec largent des Européens, afin de construire une immense puissance orientale.
Et alors "létoile montante de lEurope" (Bush père dixit) redeviendra pour lOccident une menace tangible, comme elle létait à lépoque du siège de Vienne.
Mais cette fois les églises seront-elles là pour sonner le tocsin ?
Jean-Gilles Malliarakis
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(1) Au sein de la classe politique, elle a été constatée notamment par le chancelier Kohl, par M. Giscard dEstaing, etc.
(2) La première entorse sera opérée en 1939 lors du traité franco-anglo-turc de 1939 aux termes duquel la France remettait avec la bénédiction de la Grande-Bretagne le sandjak d'Alexandrette détaché de la Syrie, alors sous mandat français, en échange de la promesse Turque de se joindre à la guerre contre l'Allemagne, ce qu'elle fit en 1945.
(3) Dans l'Empire ottoman, à partir du XVIe siècle et contrairement au droit coranique, c'est le Sultan qui nommait le Cheïkh ül-islam.
(4) Direction des Affaires religieuses.
(5) Un certain usage désigne comme "turks" avec un k les populations apparentées linguistiquement aux Turcs d'Anatolie, et qui n'ont pas nécessairement d'Histoire commune avec les Turcs. Nous préférons l'appellation de "Touraniens".
(6) La découverte par les Chinois d'agents militaires turcs et de militants islamistes parmi les terroristes ouïgours à la fin des années 1990 aura été un coup de tonnerre amenant Pékin à reconsidérer sa politique extérieure et ses relations, tant avec la Turquie qu'avec le Pakistan.
(7) On rappellera à ce sujet quun personnage comme Özal était affilié à la secte des "derviches" naqshbandi, etc
(8) En particulier l'Ouzbekistan a la prétention au leadership en Asie centrale et ne désire point y voir la Turquie trop active.
(9) Sans justifier le moins du monde les affreux massacres de 1915, cette situation géopolitique explique une volonté d'éradication qui semble avoir épargné les Arméniens de Constantinople.
(10) Rappelons que la Turquie prétendument "laïque" appartient à l'Organisation de la Conférence Islamique. De plus en janvier 2003, le ministre des Affaires étrangères Abdüllah Gül n'a pas hésité à faire acte de candidature à la Ligue arabe. Où est donc l'appartenance européenne dans tout celà ?
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